Alfred Brendel, piano
par admin, le 02 juin 2008 | prochains concerts | Imprimer cet article |  
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Vendredi 13 juin 2008 - 20h30 - Auditorium de Lyon

Programme :
Joseph Haydn (1732 – 1809)
Variations en fa mineur Hob. XVII / 6

Wolfgang Amadeus Mozart (1756 – 1791)
Sonate pour piano en fa majeur K 533/K 494

Ludwig van Beethoven (1770 – 1827)
Sonate pour piano n° 13 en Opus 27/1 « Sonata quasi una fantasia »

Franz Schubert (1797 – 1828)
Sonate pour piano en si bémol majeur D 960

Préambule :
Alfred Brendel venant d’annoncer  publiquement son souhait de prendre une retraite amplement méritée à la fin de l’année 2008, l’équipe des Grands Interprètes voudrait exprimer au Maestro ses plus profonds remerciements pour nous avoir honoré pendant neuf ans de son amitié et de sa présence fidèle à nos concerts.Depuis son premier récital en 2000 devant le public lyonnais, Alfred Brendel nous a permis d’apprécier toute l’étendue de son immense talent dans son répertoire de prédilection fondé principalement autour de Mozart, Haydn, Beethoven et Schubert.Derrière le Grand Maître révéré, le musicologue savant et l’analyste sondant la partition en permanence, nous avons aussi découvert un homme d’une profonde humanité où la simplicité le dispute à la gentillesse, le tout rehaussé par un zeste d’humour rafraîchissant.

Alfred Brendel ne semble pas être superstitieux puisqu’il a décidé de faire son ultime concert en France, dans notre ville de Lyon…Un vendredi 13 !

Nous espérons que chacun des heureux auditeurs de cet ultime concert pourra déguster chaque note de ce récital exceptionnel. Bien sûr, nous pourrons heureusement écouter encore de nombreux musiciens au talent exceptionnel, cependant nous n’aurons que peu d’occasions d’entendre un pianiste de cette envergure, au sommet de son art et de ses moyens, interpréter les œuvres majeures d’un répertoire qu’il sert depuis plus de quarante ans au plus haut niveau, avec toute l’intégrité et la probité qu’on lui connaît.

Alfred Brendel, outre un travail personnel très approfondi sur les œuvres qu’il interprète, est aussi le dépositaire d’une tradition pianistique transmise par ses maîtres Paul Baumgartner, Eduard Steuermann (élève de Ferruccio Busoni), et tout particulièrement Edwin Fischer, lui-même élève de Martin Krause, le disciple de Franz Liszt qui a étudié auprès de Carl Czerny lui-même élève de Beethoven.

La composition de ce programme par Alfred Brendel est nullement nostalgique et se compose d’œuvres qui lui sont particulièrement chères, où l’humour et la fantaisie de Haydn et de Beethoven se mêlent idéalement à la poésie désespérée de Schubert.

Nous tenons à lui souhaiter une bonne et heureuse retraite qui sera sûrement très active compte tenu de son tempérament, partagée entre autres entre son activité d’écrivain, l’écoute de ses confrères, et en particulier les jeunes, à qui il attache une importance particulière.

Peut-être nous honorera-t-il encore de sa présence lors de concerts de ses collègues dont certains à qui il a prodigué de précieux conseils, tels que Till Fellner ou Paul Lewis ou bien sûr son fils Adrian.

Il sera en tout cas toujours le bienvenu.

Programme :
On ne sait pas exactement quelle a été la véritable source d’inspiration du fameux Andante et variations en fa mineur. Composée à Vienne entre deux séjours Londoniens, l’œuvre, est une des plus belles et des plus originales pages écrites pour piano seul par Joseph Haydn.

La partition manuscrite porte à l’origine la mention « Sonata », suivie de la dédicace suivante : « un piccolo divertimento scritto e composto per la Stimatissima Signora de Ployer ». « Babette » Ployer était une ancienne élève de Mozart, dédicataire de ses 14e et 17e concertos pour piano. Il faudra cependant attendre la première édition de l’œuvre en 1799 chez Artaria pour voir apparaître le titre de « Variations pour le clavecin ou le pianoforte » (portant cette fois une dédicace à la Baronne von Braun, l’épouse du directeur des théâtres de la Cour).

Si la dédicace à cette dernière est évidemment dictée par les conventions sociales, il n’est pas certain non plus que Barbara Ployer soit la véritable inspiratrice de l’œuvre, compte tenu de son caractère souvent mélancolique et de sa fin tragique. Il est possible que ces variations soient en fait un hommage à Marianne von Genzinger, morte en janvier 1793, amie de longue date et confidente du compositeur. Sa disparition moins de deux ans après celle de Mozart laisse Haydn dans l’affliction et la solitude.

L’œuvre est écrite selon le principe de la double variation. Elle débute par un andante en deux thèmes répétés, un en fa mineur, le second en fa majeur. Ces deux thèmes font ensuite l’objet de variations, alternant fa mineur et fa majeur. Après un rappel du thème initial, suit une coda d’une dimension inhabituelle, à la fois véhémente et tragique qui se désagrège pour finir de manière quasiment abstraite sur un fa aigu à peine audible.

L’esprit de cette œuvre sublime est très éloigné des compositions précédentes où Haydn transmet avec un art consommé sa positive bonne humeur et sa joie de vivre, faisant dire à Mozart « Personne ne sait à la fois badiner et bouleverser, provoquer le rire et l’émotion – personne sinon Haydn ». Avec cet andante con variazioni, on perd cette image du « bon papa Haydn » à l’esprit bonhomme et ancré dans le classicisme, pour trouver un compositeur sujet aux tourments et annonciateur du romantisme à venir.

La sonate en fa majeur K 533 / K 494 a vraisemblablement été écrite par Mozart pour rembourser des dettes contractées auprès de son ami, l’éditeur Hoffmeister, qui la publiera en 1788. Même s’il s’agit d’une œuvre magnifique et d’une parfaite cohésion, il faut bien reconnaître qu’elle est due à un assemblage opéré par Mozart lui-même de mouvements non destinés à l’origine à être joués au sein d’une même œuvre (ce qui explique les deux numéros de Köchel).

Les deux premiers mouvements (K 533) ont été composés ensemble en janvier 1788. Mozart souhaitant créer une œuvre d’envergure, mais manquant vraisemblablement de temps, adjoindra à cette sonate inachevée un allegretto final dont le matériau de base est un petit rondo (K 494) en fa majeur, composé le 10 juin 1786, qu’il développera en y insérant une sorte de cadence, et dont il accélérera le tempo afin de l’adapter à son projet final. Le premier mouvement élaboré sur trois thèmes est caractéristique par sa vigueur et l’usage du contrepoint. La mélodie énoncée au départ seulement à la main droite suggère l’arrivée immédiate d’une fugue, or il n’en est rien car l‘intervention de la main gauche se contente d’un accompagnement classique. Cependant Mozart reprendra la mélodie sous forme de canon, donnant à tout le développement une large place au contrepoint, introduisant même un troisième thème joué staccato à la main gauche et joué simultanément avec le motif initial. Le second mouvement, ample et tranquille, alterne subtilement passages mineurs et majeurs et, afin d’en souligner la puissance dramatique fait usage de poignantes dissonances. Le développement du mouvement aboutit finalement sur une mélodie éthérée apportant enfin un peu de clarté bienfaisante dans ce sombre Andante dominé par le mode mineur. Le dernier mouvement se caractérise quant à lui par son discours intime dépourvu de toute virtuosité et d’emphase. Lors de la révision de ce mouvement, Mozart ajoute une émouvante cadence au caractère contrapuntique conduisant à un trille introduisant lui-même une coda dans le grave de l’instrument qui achève la sonate dans un climat apaisé.

Les deux sonates Opus 27 de Beethoven composées entre 1800 et 1801 portent la dénomination de « Sonata quasi una fantasia » (sonate comme en improvisant). Beethoven montre par cette indication la distance qu’il prend par rapport à une forme classique trop rigide et figée pour qu’il puisse donner libre cours à son génie.

On peut assimiler la sonate n°12 Opus 26 en la bémol majeur aux deux sonates opus 27 puisqu’elles sont contemporaines et se démarquent de la tradition en commençant par un mouvement lent, suivi d’un scherzo (ou d’un menuet), et aboutissant dans le mouvement final à un rythme extrêmement rapide, faisant appel à toute la virtuosité de l’interprète. Beethoven intégrera dans la sonate Opus 26 un mouvement lent supplémentaire (en guise de troisième mouvement) qui sera la fameuse Marche Funèbre (Marcia funebre « sulla la morte d’un Eroe »).

Rappelons qu’à cette époque Beethoven vit des moments particulièrement difficiles où les effets de sa surdité commencent à se faire sentir, remettant ainsi en cause son avenir de compositeur et de musicien, mais bouleversant aussi sa vie sociale en le plongeant progressivement dans un isolement intolérable. À cette époque, il vit de surcroît une terrible déception amoureuse suite au rejet de Giulietta Guicciardi. Tous ces évènements le mèneront au bord du précipice comme en témoigne le Testament d’Heiligenstadt écrit par Beethoven alors qu’il songe au suicide.

Pourtant si la sonate Opus 27 n°2 (la célèbre « Sonate au clair de lune ») écrite dans la sombre tonalité d’ut dièse mineur reflète bien cette désespérance, il n’en est rien pour sa sœur, la sonate en mi bémol majeur Opus 27 n°1.

La sonate, contrairement à la tradition, est d’une architecture très unitaire où chaque mouvement est dans la continuité du précédent sans qu’une césure vraiment marquée ne vienne interrompre le discours. Elle débute par un mouvement lent empreint d’une grande douceur, sorte de confidence improvisée que vient interrompre subitement un passage exubérant en ut majeur, revenant très rapidement au thème initial. Il s’ensuit un allegro molto e vivace en deux parties (le scherzo que nous indiquions précédemment) en ut mineur sans véritable thème, constitué d’arpèges joués aux deux mains. Le scherzo encadre un trio en la bémol majeur à l’écriture très resserrée et au rythme syncopé La particularité de ce mouvement est d’avoir à la fois des notes liées à la main gauche alors que la main droite joue staccato des notes détachées. Après un bref retour au scherzo initial, le mouvement s’achève dans une triomphante tonalité d’ut majeur qui s’enchaîne immédiatement avec le mouvement suivant « l’Adagio con Espressione » en la bémol majeur. Si ce mouvement introspectif est court (puisqu’il sert d’introduction au Finale) il est par contre extrêmement dense, au contenu émotionnel très riche ; il se termine par la mention « attacca » indiquant la volonté de Beethoven qu’il soit directement enchaîné au mouvement suivant. Ce dernier mouvement revient à la tonalité de mi bémol majeur. Il s’agit d’un rondo particulièrement alerte et enjoué (indiqué Allegro molto) aux accents de fugue à deux voix, non dépourvu d’humour qui reprend la ligne mélodique de l’adagio. Après l’achèvement de cet alerte mouvement, Beethoven revient à nouveau à l’adagio con espressione qu’il écourte et ouvrant sur une coda brillantissime indiquée « Presto » donnant à la sonate une fin humoristique pleine de fougue et d’allégresse.

En cette année 1828, la dernière de sa vie, Schubert a effectué un travail colossal où de nombreuses œuvres majeures ont été composées, comme la fantaisie en fa mineur pour piano à quatre mains, le quintette à deux violoncelles, le Chant du Cygne, la messe en mi bémol, les trois Klavierstücke, un large remaniement de sa Grande Symphonie et bien sûr les trois dernières sonates pour piano.

La sonate en si bémol majeur D960 est l’une des toutes dernières œuvres écrites par Schubert (entre mai et octobre 1828), quelques semaines avant sa disparition, en même temps que les sonates en ut mineur (D 958) et la majeur (D 959). Cependant faut-il voir dans ces dernières œuvres magistrales un testament musical ou même simplement l’expression morbide de sa disparition prochaine ?

Alfred Brendel répond catégoriquement non : «Peut- être que la typhoïde ne fut elle que l’élément déclencheur de l’issue fatale ; l’état de santé de Schubert, déjà très affaibli par la syphilis, mais également à cause d’une productivité débordante durant cette dernière année, n’a probablement pas résisté à l’assaut brutal d’une typhoïde. En aucun cas, cette mort ne me paraît un évènement pressenti ni, à plus forte raison, choisi »…« Pour moi, Schubert n’est pas obnubilé par la mort, mais il n’a cessé de travailler avec elle »… « Quand on parle de la fin de la vie d’un compositeur, on aime à tout éclairer d’une lumière particulière. Et la fin de Schubert n’a pas été celle de Mozart. Schubert était au cœur d’une magnifique progression. Regardez seulement son Quintette à cordes, avec son énergie monstrueuse : est-ce une œuvre funèbre ? Autre exemple : quel rapport y a-t-il entre « Le Pâtre sur le Rocher (ultime œuvre composée par Schubert) et la mort ? Dans la musique de Schubert, je ressens avec la même force la mort et la vie » - (extraits de deux livres d’entretiens avec Brendel hautement recommandables « Musique côté cour, côté jardin » édité chez Buchet Chastel et « Le Voile de l’ordre », édité chez Christian Bourgois).
Schubert avait envisagé de dédier ses trois dernières à Hummel ; cependant la première édition de ces œuvres n’eût lieu qu’en 1838, dix ans après la mort de Schubert et un an après la disparition de Hummel, poussant l’éditeur Diabelli à changer le destinataire de la dédicace au profit de Robert Schumann, ardent défenseur de la musique de Schubert (même s’il a proféré à son égard certaines critiques injustes concernant notamment la longueur des œuvres, prouvant qu’il n’avait pas saisi toute la portée du langage schubertien).

Le long premier mouvement s’ouvre sur un thème particulièrement mélodieux, une sorte de lied ou de choral qu’un trille sinistre vient interrompre dès la huitième mesure. Ce trille reviendra ponctuellement tout au long de ce premier mouvement, venant rompre de façon menaçante l’intime sérénité de ce premier thème. Ce trille a aussi un rôle important au niveau des modulations permettant par exemple dès le début de l’œuvre, le passage du si bémol au sol bémol majeur. Il s’ensuit un deuxième thème en fa dièse mineur qui s’oppose au premier par l’allure pressée de ses triolets. Un long développement aux modulations et chromatismes multiples nous éloigne de la tonalité d’origine et conduit l’auditeur aux confins de l’émerveillement et de l’apaisement.

Comme dans le premier mouvement, nous retrouvons aussi dans le deuxième mouvement l’opposition entre une apparente sérénité et un obscur drame intérieur, exposée avec une simplicité confondante. Cette ambiguïté est certainement à l’origine de l’émotion poignante qui étreint l’auditeur tout au long du mouvement. Ce deuxième mouvement recèle l’une des plus belles élégies pianistiques comme l’indique si justement Alfred Brendel, précisant aussi que les deux premiers mouvements font l’effet d’un adieu, mais d’un adieu lucide et sans larmes.

Le Menuetto par sa grâce et sa fraîcheur vient modifier radicalement le climat de la sonate le rendant soudainement plus radieux, sans qu’aucune ombre ne vienne voiler son caractère enjoué. Son ländler central, dans le plus pur style viennois renforce encore s’il en était besoin cette métamorphose. Voilà qui apporte de l’eau au moulin d’Alfred Brendel, car est-ce là l’œuvre d’un compositeur qui voit arriver sa mort à très brève échéance ?
L’allegro final au ton primesautier débute par une note jouée à l’octave (sol) tenue à l’unisson, comme pour retenir l’attention de l’auditeur, auquel s’enchaîne un thème espiègle en sol mineur à l’effet comique appuyé. Les courses folles, modulations (ramenant à la tonalité d’origine de si bémol), et autres jeux rythmiques qui s’ensuivent font de ce seul mouvement un des joyaux typiques de la musique de Schubert. La note unique qui précède chaque énoncé du thème n’est peut-être que le lointain écho du trille du premier mouvement. La pièce s’achève joyeusement, presque avec insouciance. Que ce soit dans sa tonalité ou dans son rythme, ce mouvement n’est pas sans analogie avec le Finale du treizième quatuor opus 130 de Beethoven composé en 1826 dans les dernier mois de la vie de son compositeur. Dans ce mouvement, Alfred Brendel voit moins de lassitude remplie de soupirs que d’humour et de force ludique.

L’épitaphe de Grillparzer gravée sur la tombe de Schubert : « Sont enterrés sous cette pierre un beau trésor, mais des espérances encore plus belles » ne correspond pas à la conception d’Alfred Brendel : « Certes l’imagination musicale inépuisable de Schubert recelait encore sans doute bien des surprises, mais aurait-il pu produire quelque chose de plus beau que la sonate en si bémol ? On peut en douter ».





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